L'exception espagnole dans la diplomatie européenne
- Ferdinand Darbon

- 27 juin
- 10 min de lecture
Le 1erjanvier 2026, l’Espagne a fêté les 40 ans de son entrée officielle dans l’Union Européenne. Longtemps reléguée au second rang face aux puissances allemandes, françaises ou britanniques, elle endosse aujourd’hui un tout autre rôle sur la scène européenne. Au milieu de la démultiplication actuelle de conflits régionaux et inter-étatiques, elle se démarque par des positions diplomatiques tranchées, souvent à contre-courant des autres États européens. Ce renouveau s’explique en grande partie par l’action de Pedro Sánchez. Depuis sa désignation à la Présidence du Gouvernement le 2 juin 2018, il a impulsé une transformation durable de la politique extérieure espagnole.
Mais que dit véritablement cette singularité sur le rôle que l’Espagne entend jouer au sein de l’Union européenne ? Comment ses partenaires la perçoivent-ils ? Et sur quels fondements doctrinaux repose cette ligne diplomatique décalée ?
Soutien indéfectible à l’Ukraine, rupture avec Israël, refus des bases américaines, résistance aux injonctions de l’OTAN, ouverture vers la Chine : les choix de Pedro Sánchez dessinent une doctrine cohérente - celle d’un multilatéralisme assumé, adossé au droit international et défiant le rapport de force pur. Ces choix, parfois isolés au sein de l’UE, placent Madrid au cœur d’un débat plus profond sur ce que doit être la voix de l’Europe dans le monde.

La politique étrangère espagnole est guidée par une stratégie pluriannuelle. Présentée en septembre 2025 par le Ministère des Affaires Étrangères, la stratégie d’action extérieure 2025-2028 comprend trois volets majeurs. Elle présente une Espagne « renforcée », à travers une autonomie stratégique et le renforcement de sa compétitivité ; une Espagne « engagée », notamment pour la promotion du multilatéralisme, du développement et de la protection de l’environnement ; et une Espagne « bâtisseuse » de paix et de sécurité.
Un soutien indéfectible à l’Ukraine
Dans la lignée de la position de l’Union Européenne, l’Espagne continue d’apporter son soutien économique à Kiev. Depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, l’Union Européenne et ses 27 membres sont les premiers fournisseurs d’aide économique, militaire et humanitaire à l’Ukraine. L’Espagne de Pedro Sánchez en est l’un des plus grands contributeurs, notamment à travers la signature d’un accord bilatéral avec Kiev en 2024, prévoyant une aide militaire de 1,129 milliard d’euros.
Plus récemment, le gouvernement espagnol a annoncé la mise en place d’un nouveau programme d’aide militaire, d’un montant d’un milliard d’euros pour l’année 2026, portant l’aide totale de l’État à plus de 4 milliards d’euros depuis le début du conflit. Pour Madrid, ce soutien à l’Ukraine doit être autant institutionnel que matériel.
Jouissant de la présidence du Conseil de l’Union Européenne de juillet à décembre 2023, l’Espagne a poussé pour la candidature de l’Ukraine au sein des 27. Le mercredi 3 juin 2026, la levée du véto hongrois sur la continuation des négociations a permis à Kiev de franchir une nouvelle étape dans le processus d’adhésion.
Sur ce dossier, l’Espagne marche en phase avec ses partenaires européens, et notamment avec la France et l’Allemagne qui constituent le « moteur » traditionnel de l’Union. C’est l’une des rares convergences stratégiques à l’échelle européenne : le soutien à Kiev constitue un point de ralliement commun, quand bien même Madrid s’en distingue sur d’autres fronts. L’influence espagnole se manifeste aussi à Bruxelles à travers Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, dont l’engagement marqué sur les grands enjeux européens illustre la capacité d’influence espagnole au niveau communautaire.
La guerre au Moyen-Orient : une exception européenne
« No a la guerra » : c’est ainsi que Pedro Sánchez résume, lors d’une allocution le 4 mars 2026, la position du gouvernement espagnol vis-à-vis des attaques menées par les États-Unis et Israël dans le Golfe. Le Président espagnol porte une position claire et critique face à l’escalade militaire dans la région, condamnant fermement les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran.
Cette position contraste avec celle de la France et de l’Allemagne, qui, bien que critiques envers la politique de Donald Trump, ont adopté une ligne nettement plus prudente, se gardant de condamner explicitement leurs alliés américains et israéliens. Le « moteur européen » franco-allemand s’est montré prêt à s’associer à Washington, laissant Madrid dans une position d’isolement relatif.
Dans l’optique de promouvoir une paix durable dans la région, l’Espagne est l’un des premiers pays européens à avoir reconnu officiellement la Palestine en mai 2024, en même temps que l’Irlande et la Norvège. La reconnaissance par l’État français interviendra un an plus tard, en septembre 2025. Aujourd’hui, 16 des 27 pays de l’Union Européenne ont reconnu l’État de Palestine, et l’Espagne en est l’un des plus fervents défenseurs.
Cette reconnaissance, en partie symbolique, porte néanmoins un poids politique et diplomatique important. Elle permet d’isoler les États-Unis et Israël sur ces questions, tout en conférant une nouvelle légitimité à la Palestine, désormais inscrite comme interlocuteur à part entière grâce à la création d’un cadre juridique.
Pedro Sánchez rappelle que pour le cas du conflit au Moyen-Orient, qu’il qualifie de « génocide » - l’un des seuls dirigeants à l’affirmer ainsi -, le droit international ne saurait être à géométrie variable. Lors de son allocution du 4 mai, il réaffirme son opposition « à la violation du droit international, qui touche les plus démunis ».
Cette posture, bien que singulière au sein de l’Union Européenne, s’inscrit dans le prolongement naturel de sa politique extérieure : refus de l’imposition par la force, ancrage dans les institutions multilatérales, et priorité donnée au droit sur les rapports de puissance.
Le Président espagnol se place dans la lignée de son prédécesseur socialiste, José Luis Rodríguez Zapatero, qui en 2004 s’était fermement opposé à la guerre en Irak. Vingt-deux ans plus tard, Sánchez lui-même rappelle que « Le monde sait très bien ce qui s’est passé après la guerre d’Irak : des décisions militaires précipitées ont conduit à l’effondrement des institutions, à la montée du terrorisme et à une instabilité durable ».
Les attaques menées en Palestine et en Iran sont tout aussi impopulaires en Espagne que l’opération irakienne ne l’était. Selon une enquête DYM publiée en mars 2026, 73 % des Espagnols se déclarent défavorables à « l’intervention américaine et israélienne en Iran ».
La position diplomatique espagnole sur le conflit au Moyen-Orient se manifeste enfin par une rupture des relations avec Israël. En octobre 2025, les députés espagnols ont approuvé un embargo total sur les armes en provenance et à destination d’Israël. En mars 2026, Madrid a également rappelé son ambassadeur d’Israël.
Ces mesures s’inscrivent dans une série de dispositions mises en œuvre par le gouvernement espagnol, visant à « mettre fin au génocide à Gaza ». Par ces actions, l’Espagne de Pedro Sánchez tente d’insuffler un mouvement similaire aux autres pays européens, et plus largement à l’Union Européenne. Cette dernière n’a en effet pas encore suspendu l’accord d’association commerciale avec Israël. Une tribune signée par plus de 20 anciens ministres européens le 10 juin 2026 exhorte la Commission européenne à agir en ce sens.
Une main ferme face à Washington
L’Espagne se distingue également par sa posture face à la diplomatie américaine. Dans la continuité du « No a la guerra » lancé par Pedro Sánchez, Madrid a refusé aux États-Unis, le 2 mars 2026, le droit d’utiliser les bases aériennes situées sur son territoire. Pour comprendre la portée de ce refus, il faut rappeler son contexte : Washington cherchait à utiliser ces installations comme base logistique pour les frappes contre l’Iran, dans le cadre de l’opération « Epic Fury » menée conjointement avec Israël. Les bases de Rota et de Morón, situées en Andalousie et héritées d’un accord signé en 1953 sous la dictature de Franco, ont longtemps symbolisé l’intégration de l’Espagne dans l’architecture de sécurité transatlantique.
En réponse au refus espagnol, quinze avions ravitailleurs américains ont quitté ces deux bases pour être redéployés vers la base de Ramstein, en Allemagne - là où la ligne européenne est jugée plus conciliante. Selon le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares, les bases, sous souveraineté espagnole, « ne seront utilisées pour aucune tâche qui ne relève pas de l’accord avec les États-Unis et qui ne soit pas conforme à la Charte des Nations Unies ».
La diplomatie américaine s’est également portée sur la volonté de revitaliser l’OTAN. Le 22 juin 2025, un accord poussé par les États-Unis a été signé pour augmenter les dépenses militaires des États membres, avec pour objectif de les porter à 5 % du PIB d’ici 2030, contre 2 % auparavant. Seuls 11 pays atteignaient alors le seuil initial de 2 %. Pedro Sánchez a formellement rejeté cet accord, affirmant que, si l’Espagne continuerait à respecter ses engagements envers l’OTAN, elle ne saurait atteindre la cible des 5 % du PIB.
Les investissements sociaux sont préférés à ce que Pedro Sánchez qualifie de "kéynésianisme militaire" (stimuler la croissance par un accroissement des dépenses militaires). Il entend ainsi préserver l’État providence sans alourdir la fiscalité des classes moyennes, faisant de la souveraineté nationale l’axe central de ses choix en matière de défense.
Sánchez est par ailleurs conscient d’une contrainte politique intérieure : les partenaires de sa coalition, notamment Sumar, s’y opposent fermement, rendant tout rehaussement budgétaire massif délicat à faire adopter au Parlement. Ni la France ni l’Allemagne n’ont adopté une telle ligne de résistance : Berlin, notamment, a engagé un effort budgétaire de réarmement majeur depuis 2022 et s’est montré bien plus accommodant face aux exigences américaines. Varsovie, pour sa part, a jugé le traitement particulier accordé à l’Espagne « injustifié et préjudiciable à l’unité de l’alliance ».
Ce refus d’accéder aux exigences américaines sur l’utilisation des bases militaires, ainsi que le rejet de l’accord sur le budget de l’OTAN, a provoqué de vives tensions diplomatiques avec Washington. Le 3 mars 2026, le Président Donald Trump déclare : « Nous allons couper tout échange commercial avec l’Espagne, nous ne voulons plus rien avoir à faire avec l’Espagne »... Ces échanges représentent 40 milliards d’euros par an.
L’économiste Cecilia Garcia-Peñalosa, directrice de recherche au CNRS, souligne toutefois qu’une rupture commerciale aurait un fort impact sur l’économie américaine elle-même. L’Union Européenne, et tout particulièrement la France, ont exprimé leur soutien au gouvernement espagnol. L’Espagne reste en partie protégée par l’instrument anti-coercition européen (ACI), créé en 2023 pour répondre aux menaces économiques.
En s’opposant à une intervention unilatérale non approuvée par les instances internationales, l’Espagne de Pedro Sánchez défend fermement le multilatéralisme face à Washington. D’autres pays européens ont au contraire adopté une ligne plus prudente. Néanmoins, les actions du président américain sont de plus en plus perçues comme erratiques et démesurées, resserrant progressivement l’Union Européenne autour de la position espagnole.
Le pivot chinois comme singularité stratégique
L’un des marqueurs les plus saillants de l’exception diplomatique espagnole réside dans son rapport à la Chine. Pedro Sánchez a effectué sa quatrième visite officielle à Pékin en avril 2026, devenant le premier dirigeant européen à s’y rendre depuis l’escalade des tensions commerciales mondiales liées aux tarifs douaniers de l’administration Trump.
Ce déplacement revêt une valeur symbolique élevée : là où d’autres chefs d’État européens, comme le chancelier Friedrich Merz ou le président Emmanuel Macron, partagent les critiques envers Trump sans pour autant se tourner vers Pékin, Madrid assume pleinement un rapprochement stratégique avec la Chine. Le positionnement espagnol contraste avec celui de l’Union européenne, qui qualifie officiellement la Chine de « rival systémique ». Pedro Sánchez a préféré qualifier Pékin de « partenaire », un terme qui éclaire l’écart entre la diplomatie espagnole et la ligne bruxelloise.
Selon Claudio Feijoo, spécialiste de la Chine à l’Université technique de Madrid, « la Chine perçoit l’Espagne comme relativement amicale, moins conflictuelle à son égard que d’autres pays, et vraisemblablement plus indépendante de Washington ». La visite d’avril 2026 est fortement axée sur la dimension économique. Le déficit commercial espagnol avec la Chine s’élève à 42,3 milliards d’euros en 2025, soit 74 % du déficit total du pays.
Sánchez a exhorté Xi Jinping à corriger ce déséquilibre qu’il juge « intenable », tout en présentant la Chine comme un partenaire commercial clé. La visite a débouché sur un paquet de 19 accords bilatéraux visant à renforcer les relations économiques entre les deux pays : ouverture du marché chinois aux exportations espagnoles et attraction d’investissements chinois en Espagne, notamment dans les secteurs technologique et énergétique. Les flux d’investissements chinois vers l’Espagne ont par ailleurs bondi de 149 millions d’euros en 2024 à 643 millions en 2025, témoignant du dynamisme de cette relation bilatérale.
Cette approche révèle une logique stratégique claire : face aux menaces commerciales de Washington, Madrid choisit la diversification de ses partenariats plutôt que la dépendance transatlantique. Elle illustre également la capacité de l’Espagne à jouer plusieurs partitions simultanément : appeler à plus d’ouverture commerciale chinoise au nom de l’intérêt européen, tout en servant ses propres intérêts économiques nationaux.
Ce double registre - national et européen - est justement l’une des caractéristiques de la pratique diplomatique espagnole selon Sánchez : placer les intérêts espagnols dans un cadre européen, pour en amplifier la portée et la légitimité.
L’Espagne dans l’UE : rôle, perceptions et tensions
Comment la diplomatie espagnole est-elle perçue par ses partenaires ? Comme une diplomatie ambivalente. D’un côté, Madrid bénéficie d’une forme d’admiration discrète de la part de certains pays méditerranéens et d’Europe du Sud qui se reconnaissent dans sa défense de l’État-providence et de la souveraineté dans la crise de l’OTAN.
Depuis que la croissance espagnole s’affiche comme l’une des plus dynamiques de la zone euro, l’Espagne n’est plus perçue comme le maillon faible qu’elle pouvait être au début des années 2010. De l’autre, certains de ses partenaires - à commencer par la Pologne - jugent ses dérogations à la solidarité de l’OTAN « injustifiées ». Des observateurs notent que l’équidistance diplomatique espagnole peut être interprétée comme un calcul électoral interne plutôt que comme une véritable stratégie européenne de long terme.
Il existe des convergences et des divergences bien marquées entre l’Espagne et ses voisins européens. Sur l’Ukraine, l’Espagne, la France et l’Allemagne partagent un soutien militaire et financier solide : c’est le socle du consensus européen. Sur le Moyen-Orient, le fossé est plus net : l’Irlande et la Norvège avaient reconnu la Palestine au même moment que l’Espagne en mai 2024, mais Paris n’a suivi qu’en septembre 2025, et Berlin, ancré dans un rapport spécifique au devoir de mémoire vis-à-vis d’Israël, a été plus réticent encore.
Sur les dépenses militaires, Madrid se retrouve seule dans sa résistance frontale à l’objectif des 5 %, tandis que Paris et Berlin s’engagent dans d’importants efforts de réarmement. Sur la Chine, enfin, l’Espagne est beaucoup plus ouverte que la plupart de ses partenaires, là où Bruxelles maintient sa qualification de « rival systémique ».
Ce portrait contrasté illustre une pratique diplomatique espagnole que l’on peut qualifier de pragmatisme principiste : des lignes directrices idéologiques fortes (multilatéralisme, droit international, refus des rapports de force), couplées à un sens aigu des intérêts nationaux et des opportunités à saisir (ouverture chinoise, leadership européen sur les question du Sud). Ce positionnement place parfois l’Espagne dans une situation d’isolement, écartée de certains centres de décision internationale, mais lui confère aussi une visibilité et une crédibilité croissantes, notamment dans les pays du Sud global.
Dans la recherche de solutions politiques pour éviter un bouleversement régional au Moyen-Orient, le gouvernement espagnol insiste sur la nécessité de forger une position commune européenne. Ces solutions passeraient notamment par une désescalade diplomatique, ainsi que par le respect du droit international, et notamment de la charte des Nations Unies.
L’Espagne affirme ainsi sa volonté d’œuvrer pour un ordre mondial fondé sur le dialogue et la coopération plutôt que sur le rapport de force. En cela, la diplomatie espagnole incarne peut-être le signal d’un tournant plus profond au sein de l’Union Européenne, appelée à définir sa propre voix sur la scène internationale.



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