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La bombe qu'on ne construit pas - stratégies de latence nucléaire au Moyen-Orient

Photo du rédacteur: Maroua Moujahid
Maroua Moujahid
30 août
21 min de lecture

Souveraineté technologique et latence nucléaire : les cas égyptiens et saoudiens


La latence nucléaire au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) ne constitue pas une simple étape sur la voie de la nucléarisation, mais un état d’équilibre à moyen ou long terme. L’Égypte comme l’Arabie saoudite ont délibérément adopté des postures de latence combinant souveraineté technologique et valeur dissuasive, sans pour autant franchir le seuil les faisant accéder au statut de puissance nucléaire.


La stratégie égyptienne est défensive et institutionnelle : les infrastructures nucléaires civiles sont développées sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), tandis que la légitimité et l’autorité normative du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) sont soigneusement préservées. La posture saoudienne se révèle plus coercitive : ses ambitions en matière d’enrichissement sont explicitement revendiquées et leur conditionnement à l’attitude de l’Iran sert à la fois d’instrument de signalement régional et de levier auprès des grandes puissances. 


Surtout, la technologie nucléaire civile étant intrinsèquement duale, les deux programmes génèrent une latence inhérente à leur développement, conformément aux analyses de Wohlstetter (1979) et Fitzpatrick (2014). Tous deux demeurent conformes au TNP et échappent, à ce titre, au champ d’application des instruments actuels de non-prolifération.


Le régime de non-prolifération doit donc être modernisé sur le plan conceptuel afin de prendre en compte des capacités juridiquement « visibles », mais institutionnellement non reconnues comme latentes. Trois pistes de réforme se dégagent : un suivi systématique, par l’AIEA, des indicateurs de capacité de seuil ; l’intégration du risque de percée nucléaire aux conditions prévues par les accords américains dits « 123 » ; et la relance du processus visant à établir au Moyen-Orient une zone exempte d’armes de destruction massive (ZEADM).


En mars 2018, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane déclarait sans ambiguïté : « Si l’Iran acquiert une arme nucléaire, nous ferons de même dans les plus brefs délais » (Nasr, 2018). Cette déclaration a été interprétée comme l’expression d’une menace croissante de prolifération. Elle ne constituait pourtant pas l’annonce d’un programme de fabrication de la bombe, mais une formulation conditionnelle exposant publiquement la logique générale de la posture nucléaire saoudienne. Telle est précisément la grammaire de la latence : détenir une capacité sans l’employer, conserver une option sans l’exercer et s’approcher du seuil sans le franchir.


Signé en 1968 et entré en vigueur en 1970, le TNP repose en apparence sur une logique binaire : neuf États possèdent l’arme nucléaire, tandis que 181 autres se sont engagés par traité à y renoncer. Le traité n’avait pas envisagé de troisième catégorie entre ces deux pôles. Un État nucléaire latent dispose des infrastructures techniques, des voies d’accès aux matières fissiles et du capital humain nécessaires pour fabriquer rapidement une arme nucléaire, sans avoir pris la décision politique de le faire. Pour certains États, cette situation constitue une étape transitoire ; pour d’autres, elle représente une destination stratégique en soi.


La littérature consacrée à la prolifération s’est principalement intéressée aux décisions d’acquisition ou de renoncement : pourquoi les États cherchent-ils à obtenir la bombe et pourquoi certains finissent-ils par abandonner cette ambition ? (Sagan, 1996 ; Hymans, 2006 ; Narang, 2022). La question de savoir pourquoi certains États choisissent de demeurer durablement au seuil a reçu bien moins d’attention. Le présent article entend combler cette lacune en comparant l’Égypte et l’Arabie saoudite, deux États dont les programmes nucléaires revêtent une importance stratégique sans constituer, à ce jour, des programmes d’armement. En croisant les apports de la science politique et des études des sciences et des techniques (STS), il défend deux propositions :


1 - les deux États ont délibérément fait de la latence un état final stratégique ;


2 - le régime actuel de non-prolifération ne dispose ni du langage conceptuel ni des instruments institutionnels permettant d’encadrer ces postures.


1. Cadre théorique : latence, stratégie de couverture et dilemme du double usage


Latence nucléaire et stratégie de couverture


La notion de stratégie nucléaire de couverture (nuclear hedging) a été formulée par Ariel Levite (2003) pour désigner « l’espace intermédiaire entre le renoncement et l’acquisition », dans lequel un État développe les infrastructures qui lui permettraient de fabriquer une arme nucléaire s’il le souhaitait, tout en s’abstenant de la produire effectivement. Une distinction terminologique s’impose.


La stratégie de couverture correspond à une ambiguïté politique intentionnelle, entretenue à des fins stratégiques. La latence peut, quant à elle, résulter fortuitement du développement d’infrastructures civiles. Cette distinction analytique permet de s’intéresser à l’usage politique d’une capacité plutôt qu’à sa seule existence. L’Égypte et l’Arabie saoudite sont ici considérées comme des États pratiquant une stratégie de couverture, dans lesquels la latence n’est pas accidentelle, mais délibérée.


La typologie des stratégies de prolifération proposée par Vipin Narang (2022) complète ce cadre. Il distingue les « États pratiquant une couverture technique », qui investissent dans des capacités permettant de reprendre ultérieurement certaines activités nucléaires, des « États pratiquant une couverture assurantielle », qui conservent ces capacités pour se prémunir contre les agissements d’un adversaire régional déterminé. L’Égypte se rapproche davantage du premier modèle.


L’Arabie saoudite, dont la posture est explicitement conditionnée à celle de l’Iran, relève clairement du second. Dans les deux cas, il s’agit de postures actives reposant sur la constitution délibérée des conditions techniques nécessaires au maintien de l’option militaire ouverte, sans franchissement du seuil nucléaire.


L’une des notions fondamentales de l’analyse de la latence est celle du délai de percée nucléaire (breakout time), c’est-à-dire le temps nécessaire à un État pour produire suffisamment de matière fissile de qualité militaire après avoir pris la décision politique de se doter de l’arme. Comme le souligne Fitzpatrick (2014), les implications politiques d’une capacité d’enrichissement ne peuvent être dissociées du temps requis pour convertir des installations civiles à des fins militaires. La latence n’est donc pas une propriété binaire, mais une question de temporalité : plus le passage de matières civiles à des matières utilisables dans une arme peut être rapide, plus la valeur dissuasive de la capacité est importante. 


Un État doté d’une vaste installation d’enrichissement n’est pas seulement un producteur d’énergie nucléaire civile : son délai potentiel de percée peut se compter en semaines plutôt qu’en années. Mehta et Whitlark (2017) montrent que les États-Unis accordent sensiblement davantage d’assistance militaire et économique aux puissances nucléaires latentes qu’aux États dépourvus de telles capacités. Ils qualifient ce phénomène de « dividende de dissuasion virtuelle » : la seule possession d’une capacité nucléaire latente, sans militarisation effective, influence de manière mesurable le comportement des grandes puissances. Volpe (2017) soutient par ailleurs que le « levier atomique », soit l’usage intentionnel de la latence pour obtenir des concessions d’États plus puissants, a lui aussi marqué l’histoire nucléaire. Ces différentes approches convergent vers une même idée : le seuil peut constituer l’objectif stratégique final, indépendamment de l’arme susceptible d’être produite.


Souveraineté technologique et dilemme du double usage


Les approches politistes de la latence mettent l’accent sur les calculs de sécurité. Les STS éclairent, pour leur part, les liens entre programmes nucléaires, légitimité étatique et identité nationale, souvent négligés par les analyses strictement sécuritaires. Albert Wohlstetter (1979) fut l’un des premiers à documenter systématiquement la proximité entre le cycle civil du combustible et son équivalent militaire. L’enrichissement à faible teneur ne diffère pas par nature de l’enrichissement à qualité militaire : la différence tient à l’agencement des centrifugeuses et au temps nécessaire, non aux principes physiques mobilisés.


Les mêmes centrifugeuses qui produisent de l’uranium faiblement enrichi destiné aux réacteurs peuvent être reconfigurées afin de produire de l’uranium hautement enrichi à usage militaire. Cette continuité technique constitue un élément structurel central de la valeur stratégique de la latence.


Cette proximité est au cœur de la difficulté rencontrée par le régime de vérification du TNP. Les technologies associées à la souveraineté énergétique — enrichissement et retraitement — sont précisément celles qui engendrent la latence, alors même que l’article IV du traité garantit le droit de les développer à des fins pacifiques (TNP, 1968). Dans la région MENA, les gouvernements ont appris à interpréter cet article comme le fondement juridique du niveau de capacité qu’ils jugent stratégiquement utile. Le caractère dual des installations civiles permet aux États de présenter leurs programmes comme pacifiques, tout en limitant le contrôle institutionnel et l’analyse extérieure de leurs intentions (CFR, 2023).


Cette logique trouve également une légitimation politique dans la notion de souveraineté technologique. Dans de nombreux États postcoloniaux, la maîtrise de technologies nucléaires complexes symbolise la modernité étatique ainsi que l’indépendance scientifique et industrielle. Cette dimension possède une résonance intérieure propre, indépendamment de tout calcul sécuritaire. En Égypte, le développement nucléaire civil est présenté comme un instrument d’indépendance énergétique ; en Arabie saoudite, comme l’expression d’une ambition souveraine de maîtrise du cycle du combustible.


Ces discours ne sont pas purement rhétoriques. Ils traduisent des intérêts étatiques réels qui s’articulent à la logique sécuritaire de la latence et la renforcent, transformant le double usage, de difficulté technique pour le régime de non-prolifération, en problème profondément politique. Cette double légitimation — valeur sécuritaire externe et valeur identitaire interne — explique pourquoi les postures de latence sont si difficiles à infléchir au moyen des seuls instruments techniques de non-prolifération.


2. L’Égypte et la longue trajectoire de la latence


Trajectoire technique : des « Atomes pour la paix » à El-Dabaa


L’histoire nucléaire égyptienne est l’une des plus anciennes de la région MENA. L’Autorité égyptienne de l’énergie atomique fut créée dans le prolongement du programme américain « Atomes pour la paix ». Dès l’origine, le programme comportait une dimension sécuritaire implicite : au début des années 1960, après avoir appris qu’Israël construisait secrètement le réacteur de Dimona, le gouvernement de Nasser commença à étudier la possibilité d’acquérir l’arme nucléaire (Walsh, 2010 ; NTI, 2025).


L’ambition militaire s’affaiblit après la défaite égyptienne lors de la guerre des Six Jours de 1967. La signature du TNP en 1968, puis sa ratification en 1981, ne traduisirent pas tant un engagement en faveur du désarmement qu’un calcul stratégique destiné à faciliter la conclusion d’accords de coopération nucléaire (NTI, 2025 ; FAS, 2012). C’est durant cette période que furent établies les bases techniques de la posture contemporaine de latence égyptienne.


Les deux réacteurs de recherche du site d’Inshas — l’ETRR-1 soviétique de 2,2 MW, mis en service en 1961, et l’ETRR-2 argentin de 22 MW, mis en service en 1997 — ont permis de former plusieurs générations de scientifiques, d’ingénieurs nucléaires et de spécialistes des matériaux, sans pour autant constituer une infrastructure de production d’armes (Walsh, 2010). Du point de vue des STS, la non-militarisation s’accompagne ainsi de processus graduels et ordinaires de développement institutionnel : constitution de capacités techniques, formation des personnels et intégration des savoirs nucléaires à l’appareil national de recherche. Ce capital humain n’est ni un accident ni une conséquence secondaire de la latence égyptienne : il en constitue le fondement.


L’accord intergouvernemental conclu en 2015 entre les présidents Abdel Fattah al-Sissi et Vladimir Poutine en vue de la construction de la centrale nucléaire d’El-Dabaa marque un tournant majeur (NPPA, 2015). Le projet prévoit quatre réacteurs à eau pressurisée VVER-1200 de génération III+, d’une puissance unitaire de 1 200 MW (Power Technology, 2023 ; ESI Africa, 2025). En 2025, les travaux de la première unité progressaient avec l’installation de la cuve du réacteur et la mobilisation d’environ 25 000 travailleurs sur le site (ESI Africa, 2025 ; WNA, 2025). Le coût total est estimé entre 28 et 30 milliards de dollars, financés à 85 % par la Russie, pour une mise en service prévue autour de 2028.


Cette infrastructure présente une importante dimension duale. L’exploitation de quatre VVER-1200 requiert une expertise approfondie dans le cycle du combustible, la physique des réacteurs, la thermohydraulique, la radioprotection et la manutention du combustible, ainsi qu’un personnel nombreux et hautement qualifié. Dans la perspective de Wohlstetter (1979), l’Égypte ne construit donc pas seulement une capacité énergétique, mais le capital humain et les connaissances institutionnelles indispensables à toute éventuelle entreprise militaire future. Rosatom s’est engagé à fournir le combustible pendant toute la durée de vie de la centrale ainsi qu’une assistance technique durant dix ans (Rosatom, 2023).


Ce dispositif organise un transfert continu d’apprentissage. Les compétences accumulées par les ingénieurs égyptiens chargés d’exploiter El-Dabaa survivront aux éventuelles inflexions politiques ou commerciales de la relation bilatérale. Une fois constitué, un tel savoir ne peut être retiré.


La stratégie de la ZEADM : la latence comme levier diplomatique


L’usage le plus abouti de la latence égyptienne n’est toutefois pas technique, mais diplomatique, comme l’illustre la campagne constante du Caire en faveur d’une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient (ZEADM).


En 1974, l’Égypte s’associa à l’Iran pour proposer à l’Assemblée générale des Nations unies la création d’une zone exempte d’armes nucléaires. Depuis, elle défend l’élargissement de cette initiative lors de chaque conférence d’examen du TNP (NTI, 2025). Lors de la conférence de 2010, l’Égypte joua un rôle déterminant dans l’obtention d’un engagement à organiser une conférence sur la ZEADM en 2012, projet ensuite abandonné par les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada.


La logique de cette stratégie peut sembler paradoxale. L’Égypte promeut une ZEADM, en exigeant la dénucléarisation d’Israël, tout en développant des infrastructures civiles qui préservent son propre potentiel nucléaire. Ces deux positions ne sont pourtant pas contradictoires. En exigeant qu’Israël désarme en premier, l’Égypte lui impute la responsabilité du maintien de la latence régionale. Si Israël renonçait à son arsenal, la logique de la latence égyptienne perdrait sa raison d’être, mais la structure de vérification qui en résulterait serait réciproque et contraignante. Tant qu’Israël demeure en dehors du TNP, l’Égypte conserve à la fois l’avantage moral en matière de non-prolifération et son option de seuil. Cette posture minimise les coûts tout en maximisant la flexibilité stratégique.


Cette analyse est confortée par la non-ratification, par l’Égypte, du Protocole additionnel de l’AIEA. Sa ratification accorderait à l’Agence des pouvoirs d’inspection plus étendus, rendrait le programme plus transparent et réduirait l’ambiguïté qui participe de sa valeur dissuasive. Comme le souligne Fitzpatrick (2014), l’utilité politique d’une capacité liée à l’enrichissement tient en partie à l’incertitude qu’elle suscite chez les adversaires potentiels. Un État qui adopte une transparence absolue renonce à une part de cette valeur. Le refus égyptien de ratifier le Protocole traduit ainsi un choix réfléchi de demeurer au seuil, non comme étape transitoire, mais comme état final stratégique durable.


3. L’Arabie saoudite et l’architecture d’une latence coercitive


Infrastructures techniques et ambition de maîtrise du cycle du combustible


Le programme nucléaire saoudien est plus récent que celui de l’Égypte, mais sa progression rapide soulève des enjeux distincts en matière de non-prolifération. En 2010 fut créée la Cité du roi Abdallah pour l’énergie atomique et renouvelable (KA-CARE), chargée de coordonner le développement nucléaire dans le cadre d’une stratégie plus large de diversification énergétique (WNA, 2025). Une compétition internationale oppose des entreprises chinoises, françaises, sud-coréennes, russes et américaines pour la construction de deux réacteurs de puissance (CRS, 2024). Un réacteur de recherche de faible puissance, de 30 kWt, est également développé à la Cité du roi Abdelaziz pour la science et la technologie (KACST), à Riyad, avec l’entreprise argentine INVAP, notamment aux fins de développement du capital humain (WNA, 2025).


La géologie uranifère de l’Arabie saoudite a suscité moins d’attention qu’elle ne le mérite. Les prospections conduites depuis les années 1960 ont révélé d’importants gisements ; des estimations industrielles récentes évaluent à plus de 90 000 tonnes les ressources récupérables. En janvier 2025, le ministre de l’Énergie, le prince Abdelaziz ben Salmane, a publiquement annoncé le lancement futur de l’extraction nationale d’uranium ainsi que de la production et de l’exportation de yellowcake (Saudi Mining Consulting, 2026).


Une étude indépendante estime que la seule industrie de l’acide phosphorique pourrait produire entre 447 et 596 tonnes d’uranium naturel par an (Ud-Din Khan et al., 2024). Le modèle dual de Wohlstetter (1979) s’applique directement : les ressources nationales en uranium, l’intérêt pour l’enrichissement et la construction de réacteurs constituent ensemble l’intégralité de l’amont d’un cycle nucléaire du combustible. Chacun de ces éléments est civil ; leur combinaison est intrinsèquement ambiguë.


Le signe le plus manifeste d’une latence intentionnelle réside dans l’opposition constante de Riyad aux conditions privilégiées par Washington pour conclure un accord de coopération nucléaire au titre de la section 123 de l’Atomic Energy Act. Les négociations menées sous les administrations Obama et Trump ont achoppé sur une exigence saoudienne : le droit de procéder à l’enrichissement sur le territoire national. En 2019, le prince Abdelaziz ben Salmane déclarait : « Nous voulons posséder l’uranium, nous voulons l’enrichir et, bien entendu, nous voulons l’utiliser » (CRS, 2024). Riyad a refusé le « standard-or » accepté par les Émirats arabes unis en 2009, qui exclut l’enrichissement et le retraitement nationaux. Début 2026, certains ajustements auraient été apportés aux conditions, sans que les principales obligations de non-prolifération soient rétablies (ACA, 2026). La Chine a partiellement comblé le vide diplomatique ainsi créé par des accords de coopération avec le Saudi Geological Survey (The Loop, 2025).


Le dilemme de sécurité iranien et la dimension pakistanaise


La première singularité de la posture saoudienne, par comparaison avec celle de l’Égypte, tient à son caractère ouvertement explicite. Riyad affirme clairement que ses calculs nucléaires dépendent du comportement de l’Iran. Cette tactique vise à influencer les choix de Téhéran, tout en favorisant l’obtention de garanties de sécurité et de transferts technologiques de Washington et de Pékin.


La déclaration de Mohammed ben Salmane ne fut donc pas une maladresse rhétorique, mais un signal politique délibéré à destination des deux capitales. Elle illustre le levier atomique dans sa forme la plus pure (Volpe, 2017) : accélérer une négociation diplomatique en brandissant la menace d’une escalade, sans aller jusqu’à la concrétiser.

La décision saoudienne de renoncer au Protocole relatif aux petites quantités, qui réduisait auparavant l’étendue de ses obligations de garanties, pourrait sembler incompatible avec une stratégie fondée sur l’ambiguïté. Elle constitue en réalité un symptôme caractéristique de la latence coercitive.


L’application de garanties généralisées offre la sécurité réglementaire nécessaire au développement de réacteurs commerciaux et confère une protection internationale à la constitution de capacités. Paradoxalement, le Protocole limitait davantage les ambitions nucléaires saoudiennes qu’il ne les dissimulait. Au lieu de cacher son programme, Riyad pratique une transparence sélective : il rend ses activités visibles lorsque cette visibilité les légitime, mais refuse les mécanismes de contrôle supplémentaires susceptibles de réduire ses options stratégiques.


Un autre aspect largement négligé concerne la relation avec le Pakistan. Dans les années 1980, le Royaume aurait fourni environ 1,5 milliard de dollars au programme nucléaire pakistanais (Cirincione et al., 2005 ; CSIS, 2025). Ce soutien financier alimente depuis longtemps l’hypothèse d’un arrangement sécuritaire permettant à Riyad d’obtenir une technologie, des matières ou une ogive déployable dans un délai inférieur à celui nécessaire au développement autonome d’une telle capacité.


Si cette hypothèse était avérée, elle constituerait une forme de « latence par procuration », consistant à déléguer les dimensions techniquement les plus complexes de l’option militaire à une puissance nucléaire reconnue. Une telle capacité n’apparaîtrait dans aucun inventaire classique des infrastructures nucléaires saoudiennes. L’AIEA ne peut placer sous garanties une ogive qui n’est pas encore présente sur le territoire saoudien, pas plus que les régimes de contrôle des exportations ne peuvent surveiller un arrangement éventuellement conclu plusieurs décennies auparavant. La dimension pakistanaise signifie donc que le seuil effectif de l’Arabie saoudite pourrait être bien plus avancé que ne le suggèrent ses seules capacités techniques nationales — et que les instruments actuels de non-prolifération opèrent à une échelle inadéquate.


4. Analyse comparative : deux modèles de latence dans la région MENA


L’Égypte et l’Arabie saoudite illustrent deux formes distinctes de latence nucléaire au sein du régime du TNP. L’Égypte suit une stratégie de latence institutionnelle : les installations civiles sont construites sous le contrôle de l’AIEA, les capacités stratégiques se constituent progressivement et l’ambiguïté est préservée sans remise en cause ouverte du statu quo. L’Arabie saoudite pratique, à l’inverse, une latence coercitive : ses objectifs d’enrichissement sont publiquement revendiqués et son statut de seuil est employé comme instrument diplomatique pour peser sur les équilibres régionaux, conformément à la notion de hedging formulée par Levite (2003).


Malgré ces différences, les deux modèles reposent sur le potentiel dual du nucléaire civil. Les compétences, installations et matières nécessaires à un programme pacifique créent simultanément les fondements d’un programme militaire latent, comme l’avait montré Wohlstetter (1979). Cette situation révèle une lacune du TNP : le traité appréhende insuffisamment les capacités situées sous le seuil de la militarisation. Son article IV garantit l’accès aux technologies nucléaires pacifiques, tandis que son article II interdit la fabrication ou l’acquisition d’armes. Cette architecture permet à l’Égypte et à l’Arabie saoudite de demeurer dans la légalité tout en renforçant l’importance stratégique de leur latence.


5. Contre-arguments et réfutations


La critique fondée sur les limites capacitaires


La principale objection à la thèse d’une latence intentionnelle est formulée par Hymans (2006), qui souligne que de nombreux programmes nucléaires répondent à des motivations politiques, bureaucratiques ou symboliques plutôt qu’à des objectifs stratégiques. Cette lecture peut expliquer une partie des motivations énergétiques de l’Égypte à El-Dabaa et des aspirations de prestige de l’Arabie saoudite, mais elle ne saurait en rendre compte intégralement.


Le soutien égyptien à une ZEADM, combiné au refus de ratifier le Protocole additionnel, traduit une volonté de préserver une option nucléaire. De même, le refus saoudien d’adhérer au Protocole additionnel et de ratifier le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires indique une préservation intentionnelle de l’option plutôt qu’une accumulation fortuite de capacités (ACA, 2023).


La comparaison avec le Japon (Solingen, 2007) et le Brésil (Franceschini et Kütt, 2019) renforce cette conclusion. Tous deux disposent d’un potentiel considérable, mais le Japon a adopté de nombreuses mesures de transparence, de sorte que son statut de seuil apparaît davantage comme une conséquence du développement nucléaire civil. À l’inverse, l’Égypte et l’Arabie saoudite ont activement entretenu l’ambiguïté, ce qui indique que la latence relève moins d’une situation purement technique que d’une condition stratégique.


La critique de l’irrationalité stratégique


La deuxième objection repose sur la théorie classique de la dissuasion. Si l’objectif est de dissuader, la latence paraît constituer un instrument relativement faible : un arsenal déclaré serait plus efficace qu’une capacité ambiguë. Dans cette perspective, défendue notamment par Waltz (1981), la bombe devrait être fabriquée si la dissuasion constitue réellement l’objectif. La latence ne serait alors qu’un compromis imparfait, offrant une sécurité limitée sans procurer les avantages diplomatiques d’un désarmement complet.


Cette critique est cohérente dans un modèle idéalisé de dissuasion, mais elle néglige les coûts qu’entraînerait aujourd’hui une militarisation ouverte. Celle-ci provoquerait vraisemblablement la disparition des garanties de sécurité américaines, l’adoption de sanctions internationales, le retrait des investissements occidentaux et une perte de crédibilité au sein des institutions multilatérales.


Ces coûts sont loin d’être marginaux. L’investissement étranger et le tourisme sont essentiels à l’économie égyptienne. La Vision 2030 saoudienne repose sur la continuité des investissements directs étrangers et de l’intégration économique avec l’Occident. Une nucléarisation ouverte menacerait donc les relations extérieures indispensables à la sécurité et à la modernisation des deux États.


Dans une région caractérisée par des formes concurrentes de latence, le gain dissuasif marginal procuré par la militarisation demeure faible au regard de son coût. L’Iran lui-même ne possède pas encore l’arme. Si sa posture venait à changer, l’équation stratégique serait profondément transformée et la latence cesserait d’offrir la même couverture.


Ce qui paraît sous-optimal dans une lecture waltzienne constitue, sous des contraintes réalistes, une optimisation sensible aux coûts dans un contexte d’incertitude. Pour un État qui ne peut assumer le prix politique et économique de la bombe, la latence n’est pas un pis-aller : elle traduit la conclusion rationnelle selon laquelle les bénéfices dissuasifs supplémentaires du franchissement du seuil ne compensent pas ses coûts.


Le régime de non-prolifération face au problème de la latence visible


Le régime de non-prolifération nucléaire n’a pas été conçu pour encadrer la latence. Les garanties de l’AIEA, le Protocole additionnel et les contrôles du Groupe des fournisseurs nucléaires peuvent contribuer à détecter des programmes clandestins, mais ils ne sont pas mandatés pour encadrer des programmes de seuil légalement déclarés. La centrale d’El-Dabaa est entièrement documentée ; les ambitions saoudiennes en matière d’enrichissement sont annoncées publiquement ; les données relatives à la prospection d’uranium sont accessibles. Pourtant, cette transparence engendre une forme de cécité institutionnelle : le régime ne dispose d’aucun instrument lui permettant de distinguer ou de traiter une constitution intentionnelle de capacités demeurant sous le seuil militaire.


Quelques formes limitées de gestion de la latence ont néanmoins été expérimentées. Le Plan d’action global commun (JCPOA) a limité les capacités et les stocks d’uranium enrichi de l’Iran, reconnaissant implicitement que la variable déterminante était moins la capacité elle-même que la rapidité de son emploi (Kerr, 2016).


Cette logique ne relève toutefois pas du cadre formel du TNP. Un problème plus général tient à la « latence en cascade », c’est-à-dire à la circulation régionale, par des voies légales, des connaissances liées à l’enrichissement. Les capacités duales ne se diffusent pas nécessairement de manière isolée, mais cumulative, au gré des accords saoudiens, des partenariats turcs et des liens avec des fournisseurs égyptiens, sans déclencher de mécanisme coercitif (CSIS, 2025 ; WNA, 2025).


Parmi les réformes envisageables figurent un suivi systématique des indicateurs de latence par l’AIEA (Müller, 2010), l’intégration d’évaluations du risque de percée aux contrôles exercés par les fournisseurs, ainsi que la relance d’un processus de ZEADM au Moyen-Orient afin de traiter les incitations sécuritaires sous-jacentes. Aussi difficiles soient-elles politiquement, ces propositions témoignent de l’inadaptation d’un régime hérité d’une époque révolue face à la banalisation régionale des capacités de seuil.


6. La bombe qui n’est jamais construite n’est pas « rien »


Les cas égyptien et saoudien montrent que la latence nucléaire ne constitue pas simplement une étape inachevée vers la fabrication d’une arme. Elle est une stratégie délibérée, fondée sur des capacités techniques réelles et façonnée par des calculs politiques explicites. Pour en comprendre la logique, il faut prendre la technologie elle-même au sérieux : non comme simple toile de fond, mais comme condition de possibilité de la latence.


Le projet d’El-Dabaa l’illustre concrètement. Les quatre réacteurs VVER-1200 égyptiens ne produiront pas uniquement de l’électricité. Leur exploitation exige des compétences approfondies en physique des réacteurs, manutention du combustible, thermohydraulique et sûreté radiologique, mobilisées durablement par des dizaines de milliers de personnes.


Une fois acquises, ces connaissances ne disparaissent pas. L’assistance technique de Rosatom pendant dix ans et son engagement à fournir le combustible durant toute la vie de la centrale permettront aux ingénieurs égyptiens de travailler pendant une décennie au plus haut niveau du nucléaire civil. Les connaissances institutionnelles, les personnels formés et l’expérience pratique ainsi accumulés correspondent précisément à ce que Wohlstetter (1979) identifiait comme le produit des programmes civils le plus pertinent du point de vue de la prolifération. Le réacteur n’est pas, en lui-même, l’actif stratégique : ce sont les personnes qui l’exploitent.


L’Arabie saoudite illustre ce phénomène de manière encore plus directe. Le pays disposerait de 90 000 tonnes d’uranium récupérable, s’oriente vers une production nationale de yellowcake et développe un réacteur de recherche à la KACST. Ensemble, ces éléments forment le socle d’un cycle national du combustible.


Surtout, l’enrichissement — étape décisive entre l’usage civil et la production de matières utilisables dans une arme — ne constitue pas un intérêt secondaire pour Riyad. Il représente le principal point d’achoppement de chaque série de négociations sur un accord 123. La logique stratégique est claire : un État qui contrôle son uranium, peut l’enrichir et exploite des réacteurs de puissance réduit son délai potentiel de percée de plusieurs années à quelques semaines. Il ne s’agit pas d’un effet secondaire des ambitions nucléaires saoudiennes, mais de leur finalité stratégique.


La difficulté que ces deux cas posent au régime de non-prolifération tient à l’absence de moment identifiable où une infraction serait commise. Comme l’expliquent Wohlstetter (1979) et Fitzpatrick (2014), le problème du double usage ne résulte pas d’un comportement déviant : il est inscrit dans la technologie elle-même. Les centrifugeuses produisant l’uranium faiblement enrichi destiné aux réacteurs sont identiques à celles qui peuvent produire de l’uranium hautement enrichi pour une arme. Les cascades et les savoirs techniques sont les mêmes.


Seuls diffèrent le taux d’enrichissement et le temps nécessaire. Les garanties actuelles ne sont pas conçues pour surveiller ce continuum. L’AIEA peut confirmer qu’aucune matière n’a été détournée d’une installation déclarée, mais elle ne dispose pas d’outils permettant d’évaluer à quelle vitesse cette même matière pourrait devenir utilisable dans une arme si un gouvernement en prenait la décision.


Tel est le problème auquel le régime de non-prolifération doit se confronter. L’Égypte et l’Arabie saoudite n’enfreignent pas les règles. Elles agissent à l’intérieur d’un cadre conventionnel — notamment l’article IV, qui garantit l’accès aux technologies nucléaires pacifiques — rédigé avant que ne soit pleinement comprise la proximité entre le cycle civil du combustible et sa variante militaire.


Répondre à ce défi suppose de ne plus seulement surveiller ce que les États font de leurs matières, mais d’évaluer également ce qu’ils seraient techniquement capables d’en faire. Trois orientations concrètes se dégagent : élaborer des cadres de l’AIEA permettant de suivre les indicateurs techniques pertinents pour la percée nucléaire ; intégrer des restrictions à l’enrichissement aux conditions des accords 123 ; et relancer sérieusement le processus de création d’une ZEADM au Moyen-Orient, afin d’agir sur les pressions sécuritaires qui alimentent la latence.


La bombe qui n’est jamais construite n’est pas « rien ». Elle constitue un instrument politique produit par une capacité technique, que le régime destiné à empêcher la prolifération n’a jamais été conçu pour reconnaître comme tel.


Références bibliographiques


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