Pourquoi le Sahel ne quitte pas le franc CFA

Dernière mise à jour : 17 sept.
Depuis 2023, les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger annoncent régulièrement la fin de la monnaie héritée de la colonisation. Arrivés au pouvoir par des coups d’État entre 2020 et 2023, sanctionnés puis suspendus par leurs voisins, ils ont rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, cet ensemble de quinze pays créé en 1975 qui organise la libre circulation des personnes et des marchandises et dispose d’une force d’intervention. Ils ont fondé leur propre confédération, l’Alliance des États du Sahel, née de la charte du Liptako-Gourma du 16 septembre 2023, qui les lie désormais en matière de défense, de diplomatie et de développement.

Ils lui ont donné une banque et une taxe. Le général Abdourahamane Tiani, chef de la garde présidentielle devenu président du Niger après le coup d’État de juillet 2023, expliquait déjà, dans un entretien diffusé par la télévision publique nigérienne le 11 février 2024, que la monnaie est un signe de souveraineté, que des experts de la Confédération travaillaient sur le dossier et qu’au moment opportun, les trois États décideraient. [1]
L’annonce a ensuite été prêtée deux fois aux chefs d’État par de faux communiqués, l’un démenti par la présidence burkinabè le 2 octobre 2025, l’autre par la présidence malienne le 23 décembre 2025. [2] Aucune décision officielle n’a suivi, et en 2026 le projet de monnaie commune passe encore derrière la banque confédérale, le droit de douane commun et les documents d’identité partagés dans l’ordre des priorités. [3] La monnaie, elle, n’a pas bougé. Les billets qui circulent à Bamako, Ouagadougou et Niamey portent toujours la signature de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, la BCEAO, et aucun des trois gouvernements n’a envoyé la lettre qui suffirait, juridiquement, à enclencher la sortie.

Une confusion doit être levée d’emblée. La CEDEAO n’émet pas de monnaie. Celle-ci relève de l’Union monétaire ouest-africaine, l’UMOA, huit États dont les trois du Sahel, dont le traité en vigueur date du 20 janvier 2007 et dont la BCEAO, installée à Dakar, est l’institut d’émission. Cette union monétaire sert elle-même de socle à une union économique plus large, l’UEMOA, née en 1994, qui ajoute un tarif extérieur commun, des critères de convergence budgétaire et une cour de justice dont il sera question plus loin. Cela fait trois traités et deux cours de justice. Aucun texte n’oblige à sortir des trois ensemble. Le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont claqué la porte de la CEDEAO en restant membres des deux autres.
Si l'acte ne suit pas le discours, ce n'est pas que le droit interdit, puisque la porte de sortie figure noir sur blanc dans le traité. C'est qu'une série de contraintes financières, techniques et politiques, dont les commentaires font rarement l'inventaire, rend le départ autrement plus coûteux que l'annonce.
Ce que le franc CFA fait vraiment
Le franc CFA fonctionne par une parité fixe, ce qui signifie que le taux de change ne varie pas avec l’offre et la demande: il est fixé par un texte que la banque centrale s’engage à appliquer quelles que soient les circonstances. Un euro vaut 655,957 francs CFA, et ce cours n’a été modifié qu’une fois depuis les indépendances, en janvier 1994, par une dévaluation de 50 pour cent décidée à Dakar et appliquée du jour au lendemain. [4] Un importateur sahélien sait à l’avance ce que lui coûtera un conteneur payé en euros, quand un exportateur de coton ou d’or ne peut pas compter sur une dépréciation pour vendre moins cher que ses concurrents.
Une parité ne tient jamais toute seule, il faut un garant derrière, et c'est ici le Trésor français. L’engagement remonte à la création de la monnaie, le 26 décembre 1945, sous le nom de franc des colonies françaises d’Afrique: Paris s’engage alors à échanger sans limite cette monnaie contre des francs français. Les indépendances ne l’ont pas supprimé, elles l’ont contractualisé, par les accords de coopération monétaire de 1973 puis par celui de 2019.
La contrepartie a longtemps porté un nom, le compte d’opérations, un compte ouvert au Trésor français sur lequel la BCEAO devait déposer une part de ses réserves de change, en échange de quoi la France comblait un éventuel découvert. Ce compte a été fermé en 2019 mais la garantie a survécu, avec un déclencheur désormais chiffré: elle joue lorsque le rapport entre les avoirs extérieurs moyens de la BCEAO, c’est-à-dire ses réserves en devises et en or, et ses engagements à vue, c’est-à-dire les billets en circulation et les dépôts qu’elle doit pouvoir rembourser à tout moment, tombe à 20 pour cent ou moins. [5] Passé ce seuil, c'est Paris qui fournit les euros manquants pour que le franc CFA continue de s'échanger.
Reste le mécanisme le moins discuté, et qui pèse pourtant le plus sur les trois États sahéliens. L’article 36 des statuts de la BCEAO interdit à la banque centrale d’accorder des financements monétaires aux Trésors publics des États membres, et les concours directs, suspendus en 1999, ont été supprimés en 2010. [6] [7]
Aucun gouvernement de l’Union ne peut donc imprimer de la monnaie pour payer ses fonctionnaires ou ses soldats: il lui faut lever des francs CFA sur le marché régional des titres publics, où les huit Trésors émettent des bons et des obligations que les banques de la zone achètent en exigeant un rendement. Pour trois pays qui financent une guerre depuis plus de dix ans, cette interdiction est la contrainte centrale, et elle explique à la fois l’irritation sahélienne et la difficulté d’une sortie qui ne se réduit pas à une décision politique.
Pourquoi le Mali, le Burkina Faso et le Niger veulent partir
Le grief est d’abord politique, et il est ancien. La généalogie coloniale de la monnaie en fait une cible naturelle dans des pays où la rupture avec Paris structure le discours officiel depuis 2022. Les trois gouvernements ont expulsé les forces françaises, dénoncé des accords de défense, fermé des bases et renégocié des accords fiscaux. À mesure que ces liens tombaient, la monnaie est devenue le dernier symbole visible de la relation, celui que l’on manipule tous les jours et qui porte encore, dans son nom même, la trace de la période coloniale.
S’y ajoute l’expérience de 2022, détaillée plus loin. En quelques jours, le Mali a découvert qu’un organe de l’Union pouvait le couper de sa propre trésorerie, geler ses avoirs et l’empêcher d’honorer une échéance de dette. La leçon retenue à Bamako, puis à Ouagadougou et à Niamey, est la suivante: une monnaie partagée avec des voisins qui désapprouvent votre régime est une prise sur votre budget.
Le troisième motif est macroéconomique et il est rarement formulé ainsi. La BCEAO fixe un seul taux directeur pour huit économies, à 3,00 pour cent depuis le 16 mars 2026, après une inflation moyenne nulle dans l'Union en 2025. Ce taux est le prix auquel la banque centrale prête aux banques commerciales, et il commande de proche en proche le coût du crédit dans toute l'Union. [8]
Ce niveau convient à une économie côtière qui exporte du cacao, attire des capitaux et emprunte sur les marchés internationaux. Il correspond mal aux besoins d’un État qui doit équiper une armée, entretenir des routes coupées par les groupes armés et payer des fonctionnaires là où l’administration a disparu. Une monnaie propre offrirait, en théorie, la possibilité d’ajuster ce prix aux conditions locales et de financer directement des dépenses que le marché régional finance aujourd’hui au taux qu’il choisit.
Le dernier motif est institutionnel. Dans une union à huit, les trois pays pèsent trois voix, ce qui les place structurellement en minorité sur toute décision qui les concerne, des taux jusqu’aux sanctions. Le gouvernorat de la banque centrale, occupé depuis 2022 par l’Ivoirien Jean-Claude Kassi Brou, ne leur est jamais revenu, et le siège de l’institution est à Dakar.
Pourquoi la sortie n’a pas eu lieu
Les réserves de change des huit États sont mises en commun à Dakar, où la note de conjoncture de la BCEAO de décembre 2025 les évalue à 4,2 mois d'importations, soit de quoi payer 4,2 mois d'achats à l'étranger si toutes les recettes extérieures s'arrêtaient, contre 4,9 mois un an plus tôt. [9] Elles appartiennent à l’Union et non aux États pris un par un, et le traité ne dit nulle part comment on les partage, ni au prorata du capital, ni des exportations, ni de la population. Celui qui s’en va doit donc négocier sa part sans référence écrite, face à sept partenaires qui n’ont aucun intérêt à la générosité, et il la négocie d’autant plus mal que la date de son départ est déjà fixée.
Le problème se double d’une contrainte budgétaire immédiate, puisque les trois Trésors se financent en francs CFA sur le marché régional des titres publics, auprès de banques dont beaucoup ont leur siège à Abidjan, à Dakar, à Lomé ou à Casablanca. Quitter la monnaie sans quitter la dette revient à rembourser dans une devise que l’on ne contrôle plus, et à voir ce fardeau grossir mécaniquement dès que la monnaie nouvelle perd de la valeur. La solution qui vient à l’esprit, redénominer ces titres, serait lue par les souscripteurs comme un défaut et fermerait le marché au moment précis où les trois États en auraient le plus besoin.
La dépréciation frapperait d’ailleurs bien au-delà de la dette. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont enclavés et achètent à l’étranger leur carburant, leurs engrais et l’essentiel de leurs équipements, factures libellées en euros et en dollars: une monnaie qui perd 30 pour cent de sa valeur renchérit d’autant ces achats, et la hausse se voit sur les marchés de Bamako ou de Niamey en quelques semaines, avant que la moindre recette de souveraineté ne se matérialise.
Tout cela se heurte enfin à un paradoxe que les partisans de la sortie contournent volontiers, celui d’un régime qui produit une stabilité des prix dont peu de voisins disposent. L’inflation dans l’Union est ressortie à zéro en moyenne en 2025, et à moins 0,8 pour cent au quatrième trimestre, quand le taux directeur atteignait 18 pour cent au Ghana et 26,5 pour cent au Nigeria à la même période. [10] Sortir revient donc à troquer un ancrage qui fonctionne contre une souveraineté dont le rendement reste à démontrer, arbitrage défendable politiquement mais coûteux à court terme pour des populations qui subissent déjà la guerre. Les obstacles matériels, eux, se comprennent mieux à la lumière de l’histoire qu’à celle de la théorie.
Ce que la réforme de 2019 a retiré du débat
L’accusation la plus courante contre le franc CFA visait le compte d’opérations, ces réserves de change centralisées au Trésor français. Elle décrivait fidèlement l’accord de coopération monétaire du 4 décembre 1973, resté inchangé pendant quarante-six ans. [11] Elle ne décrit plus le droit applicable. L’accord signé à Abidjan le 21 décembre 2019 a remplacé celui de 1973: fin de la centralisation des réserves, fermeture du compte d’opérations, retrait des représentants français du conseil d’administration et du comité de politique monétaire de la BCEAO ainsi que de la Commission bancaire. [12]
Paris garde une fonction, celle de garant. La BCEAO conserve un accès illimité auprès du garant si les réserves officielles venaient à s’épuiser, dans le cadre d’une convention de garantie signée avec le gouverneur. [13] Le projet de loi d’approbation a été adopté par l’Assemblée nationale en décembre 2020, puis examiné au Sénat au début de 2021. [14]
Reste que ce qui a survécu à la réforme pèse davantage que ce qu'elle a supprimé, puisqu'une sortie ne peut plus consister à rapatrier des réserves qui ne dorment plus à Paris. Elle déplace un risque de change depuis un garant extérieur vers un budget national qui finance déjà une guerre.
Quatre précédents, un seul retour
L'expérience existe, et elle est instructive: quatre États ont déjà franchi le pas. La Guinée part en 1960 et crée le franc guinéen. Le Mali suit deux ans plus tard. Madagascar et la Mauritanie sortent en 1973, l’année où les accords de coopération monétaire entre la France et ses anciennes colonies sont renégociés, ce qui montre que ces départs ont été moins des ruptures solitaires qu’un moment de renégociation générale du système. [15] La BCEAO date la sortie malienne du 30 juin 1962 et la réintégration du 17 février 1984. [16] Entre les deux, le franc malien avait perdu la moitié de sa valeur face au franc CFA en 1967, et le retour s’est négocié à deux francs maliens pour un franc CFA.
Vingt-deux ans. C’est la durée qui sépare la sortie malienne de son retour, et c’est le chiffre que les partisans d’une sortie rapide citent le moins souvent. Il y a aussi un détail moins discuté, presque matériel: les deux monnaies ont été fabriquées à l’étranger, le franc malien en Tchécoslovaquie, le franc guinéen chez un imprimeur européen dont l’identité varie selon les sources, britannique pour les unes, tchécoslovaque pour les autres. [17] L’opération devait rester secrète jusqu’au dernier moment, faute de quoi les détenteurs de l’ancienne monnaie l’auraient massivement convertie ou sortie du pays avant l’échange, ce qui aurait vidé les caisses du nouvel émetteur.
D’où la scène du 29 février 1960: à vingt-deux heures, le personnel de l’Imprimerie nationale de Conakry est convoqué sur son lieu de travail, l’armée et la police encerclent les bâtiments, et les ouvriers ne sont relâchés qu’une fois la proclamation diffusée au public, le lendemain matin. [18] Avant d’être une doctrine, une monnaie nationale est un marché d’impression fiduciaire, des convois sous escorte et des guichets capables d’échanger l’ancienne coupure contre la nouvelle avant que le marché parallèle ne fixe son propre taux.
2022, ou ce que coûte l’appartenance à l’union monétaire
L'appartenance à l'union monétaire a un coût, que le Mali a mesuré dans sa trésorerie. Le 9 janvier 2022, à Accra, la Conférence des chefs d’État de l’UEMOA suspend le pays de ses organes, coupe les concours des institutions de financement de l’Union et endosse les sanctions de la CEDEAO, prises après le report des élections promises par la junte. [19] La BCEAO gèle les avoirs de l’État et des entreprises publiques, puis bloque les transferts qui passent par ses systèmes de paiement.
Le 28 janvier, un coupon de 2,6 milliards de francs CFA n’est pas payé sur des obligations assimilables du Trésor, ces titres de dette émis par tranches successives qui portent toutes les mêmes caractéristiques et que les banques de la région achètent pour placer leurs liquidités. Le ministre de l’Économie et des Finances Alousséni Sanou affirme alors que les avoirs maliens dans les livres de la banque centrale suffisaient largement. [20] Un État peut donc être coupé de son propre argent par une institution qu’il détient en partie.
La suite judiciaire a duré quatre ans. Bamako saisit la Cour de justice de l’UEMOA dès février 2022, obtient la suspension des sanctions le 24 mars, voit les chefs d’État les lever en juillet 2023, et gagne au fond le 28 janvier 2026: les décisions du 9 janvier 2022 sont annulées pour défaut de base légale, avec une violation de l’article 4 des statuts de la BCEAO, celui qui protège l’indépendance de la banque centrale. [21] L’arrêt donne à la Confédération deux armes contradictoires. Il prouve que l’instrument monétaire a servi à autre chose qu’à la monnaie, ce qui nourrit le dossier de la sortie. Il prouve aussi qu’un recours interne peut aboutir, ce qui nourrit le dossier du maintien.
La porte est ouverte, et elle est écrite
Reste à savoir ce qu’une sortie impliquerait concrètement, puisque le débat public suppose presque toujours qu’elle serait un saut dans l’inconnu juridique. Elle ne l’est pas.

Le traité de l’union monétaire de 2007 organise le retrait à son article 36, à ne pas confondre avec l’article 36 des statuts de la banque centrale évoqué plus haut. Tout État membre peut se retirer. Sa décision de retrait doit être notifiée à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, l’organe suprême de l’Union, et elle entre en vigueur de plein droit cent quatre-vingts jours plus tard, un délai que les parties peuvent raccourcir si elles s’entendent [22]. L'article 7 range la prise d'acte du retrait parmi les attributions de cette Conférence, aux côtés de l'admission et de l'exclusion. [23] Prendre acte n’est pas autorisé. Les sept autres États n’ont pas de droit de veto sur le départ d’un huitième.
Vient ensuite l’alinéa que personne ne cite. Le Conseil des ministres arrête les projets de convention que la BCEAO conclut avec le gouvernement qui a notifié son retrait, autrement dit les accords de liquidation qui règlent les comptes entre l’État sortant et l’institution commune. [24] Le traité ne dit pas ce que ces conventions contiennent, et c’est là que tout se joue: la part de l’État sortant dans le capital de la BCEAO, les billets qui circulent sur son territoire, le partage des avoirs extérieurs, les créances croisées entre le Trésor, les banques et l’institut d’émission. Les cent quatre-vingts jours courent à compter de la notification, pas de la fin de cette négociation. Un État peut donc se retrouver dehors avec le partage encore ouvert, ce qui est la pire position possible pour négocier.
Le texte prévoit aussi la sortie subie. Un État qui ne respecte pas ses engagements et n’exécute pas l’arrêt de la Cour de justice de l’UEMOA peut voir la Conférence constater, à l’unanimité des autres, sa volonté de se retirer, l’article 107 alinéa 3 du traité de l’UEMOA s’appliquant par analogie. [25] Personne n’a activé cette voie contre Bamako, Ouagadougou ou Niamey, même au plus fort de la crise de 2022. Elle reste sur la table.
La souveraineté se finance dans la monnaie qu’elle veut quitter
Fin mars 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger instaurent un prélèvement confédéral de 0,5 pour cent sur les importations venues des pays non membres de l’Alliance, présenté comme la base d’un financement autonome. [26] Ils dotent ensuite la Banque confédérale d’investissement et de développement d’un capital initial annoncé de 500 milliards de francs CFA, avec une convention signée à Bamako en mai 2025, un lancement institutionnel en décembre et une présidence nommée en février 2026. [27] Le prélèvement rentre en francs CFA.
Le capital est libellé en francs CFA. Les projets qu’il financera seront payés en francs CFA. Ces 500 milliards valent environ 762 millions d’euros à la parité fixe, pour trois pays qui totalisent plus de 70 millions d’habitants. La contradiction n’est pas rhétorique, elle est de trésorerie: aucune autre unité de compte n’existe pour lever et dépenser ces ressources, et il faudrait continuer à en lever pendant toutes les années que prendrait la transition.
Le prélèvement a aussi un effet que ses concepteurs n’avaient pas mis en avant. Tant que les trois pays appartenaient à la CEDEAO, leurs échanges avec les autres membres bénéficiaient du schéma de libéralisation des échanges, qui exonère de droits les marchandises originaires de la Communauté. Depuis le retrait, ces marchandises comptent comme des importations tierces et supportent la taxe, ce qui renchérit des chaînes d’approvisionnement dont l’essentiel passe par Abidjan, Lomé et Cotonou. [28] Trois pays enclavés taxent donc leurs propres corridors.
Trois scénarios pour les cinq prochaines années
Le premier scénario est celui du maintien négocié, le plus probable à court terme. Les trois États restent dans l’union monétaire, exploitent l’arrêt du 28 janvier 2026 pour exiger des garanties sur l’usage des sanctions et réclament une meilleure représentation dans les organes.
Le deuxième est la création d’une monnaie confédérale, commune aux États de l’Alliance, et adossée à un panier de devises, avec la Banque confédérale d’investissement et de développement comme embryon institutionnel. Ce chemin suppose de créer une banque centrale, de constituer des réserves, de passer des marchés d’impression fiduciaire et de mettre en place une supervision bancaire propre, faute de quoi les filiales des groupes régionaux se retrouveraient sous deux régimes contradictoires.
Un précédent maghrébin donne la mesure du calendrier. Le Maroc a entamé en 2018 le passage d’un change fixe à un change plus flexible, en élargissant par étapes la bande de fluctuation du dirham, c’est-à-dire l’écart maximal autorisé entre le cours du jour et un cours central de référence. Cette bande est passée de plus ou moins 0,3 à plus ou moins 2,5 pour cent le 15 janvier 2018, autour d’un cours central composé à 60 pour cent d’euros et à 40 pour cent de dollars, puis à plus ou moins 5 pour cent le 9 mars 2020, et elle n’a plus bougé depuis. [29] Huit ans pour cinq pour cent d’amplitude, dans un pays qui n’est ni enclavé ni en guerre.
Le troisième est la sortie rapide avec flottement, c'est-à-dire l’abandon de tout cours fixé à l’avance: la nouvelle monnaie s’échange au prix que lui donnent chaque jour les acheteurs et les vendeurs de devises, et ce prix peut chuter si la confiance manque. Son coût est le mieux documenté des trois. Une parité fixe tient parce que quelqu’un s’engage à fournir les devises quand la demande dépasse l’offre: soit un garant extérieur, comme le Trésor français aujourd’hui, soit un stock de réserves détenu par la banque centrale elle-même.
Sans l’un ni l’autre, la parité annoncée ne résiste pas dès que les sorties de devises dépassent durablement les entrées, et le taux réel se forme ailleurs. L’Algérie voisine en donne une illustration durable. Son dinar est une monnaie administrée, dont le cours est fixé par la Banque d’Algérie plutôt que par le marché, et dont la convertibilité reste restreinte pour les particuliers. Le taux officiel tourne autour de 151 dinars pour un euro alors que le marché parallèle d’Alger traite entre 275 et 282, soit une prime de plus de 80 pour cent, et la mission du Fonds monétaire international au titre de l’article IV, dont les conclusions ont été publiées le 6 juillet 2026, relève que cette prime est restée élevée malgré les mesures de la Banque d’Algérie. [30]
Ce qui se joue vraiment
L’enjeu dépasse la question symbolique de la tutelle française. Ce que le Mali, le Burkina Faso et le Niger cherchent à récupérer, c’est la possibilité de financer une guerre sans demander l’autorisation à un marché ou à un garant, et ce qu’ils risquent en échange se mesurera sur les prix du carburant et sur le coût du crédit, donc dans le budget des ménages plutôt que dans celui des États.
Les cinq autres membres de l’union ont leur propre calcul: un départ conjoint amputerait l’ensemble de trois pays et d’une partie des réserves communes, et personne à Abidjan ou à Dakar n’a envie de découvrir ce que vaut la garantie française dans une union rétrécie. Pour la France, il ne reste plus grand-chose du dispositif ouest-africain: depuis 2019, sa présence tient dans une ligne de garantie qui ne se voit pas, sauf le jour où elle servirait.
Une lettre et cent quatre-vingts jours suffisent pour sortir. Construire une monnaie prend des années, et le Mali en sait quelque chose, lui qui a mis vingt-deux ans à revenir. C’est cet écart de calendrier, bien plus que le droit, qui explique la situation présente: une confédération qui annonce depuis trois ans sa rupture monétaire et qui paie, en attendant, sa banque et ses douanes en francs CFA.
Notes et sources
[1] « Général A. Tiani: la monnaie est un symbole de souveraineté que nous sommes engagés à recouvrer totalement pour sortir de la colonisation », ActuNiger, 12 février 2024, https://www.actuniger.com/politique/19899-general-a-tiani-la-monnaie-est-un-symbole-de-souverainete-que-nous-sommes-engages-a-recouvrer-totalement-pour-sortir-de-la-colonisation.html.
[2] « Les pays de l'AES mettent fin au franc CFA? Un faux communiqué et de fausses images », France 24, 7 octobre 2025, https://www.france24.com/fr/afrique/20251007-pays-aes-fin-franc-cfa-faux-communique-fausses-images; « Faux, l'AES n'a pas lancé de monnaie commune appelée Sahel », Fact-Check Congo, 23 décembre 2025, https://factcheck-congo.org/2025/12/23/faux-laes-na-pas-lance-de-monnaie-commune-appelee-sahel/.
[3] « Souveraineté financière de l'AES: banque confédérale, douane commune et monnaie », Sahel Watch, 2026, https://sahel.watch/souverainete-financiere-aes-banque-bcid-douane-monnaie-2026/.
[4] Banque de France, « Les coopérations monétaires Afrique-France », fiche du 23 avril 2025, https://www.banque-france.fr/system/files/2025-04/Fiche_CMAF_23.04.2025.pdf.
[5] Accord de coopération France-UMOA du 21 décembre 2019, mécanisme d'activation de la garantie, analysé dans « Colloque sur la réforme du franc CFA en Afrique de l'Ouest », Afronomicslaw, 11 janvier 2022, https://www.afronomicslaw.org/category/analysis/colloque-sur-la-reforme-du-franc-cfa-en-afrique-de-louest-la-reforme-du-franc-cfa.
[6] Statuts de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, art. 36, https://www.bceao.int/sites/default/files/2017-11/StatutsBCEAO2010%20(2).pdf
[7] Banque de France, « Éléments explicatifs des spreads souverains en UEMOA », https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/elements-explicatifs-des-spreads-souverains-en-uemoa.
[8] « UEMOA: la BCEAO abaisse ses taux directeurs pour soutenir la croissance », Agence Ecofin, 5 mars 2026, https://www.agenceecofin.com/actualites-finance/0503-136359-uemoa-la-bceao-abaisse-ses-taux-directeurs-pour-soutenir-la-croissance; « Réserves de change: pourquoi elles décident de la solidité des économies africaines », Afrique sur 7, 2026, https://www.afrique-sur7.fr/reserves-de-change-afrique-2026.
[9] BCEAO, Note de conjoncture économique dans les pays de l'UEMOA, décembre 2025, https://www.bceao.int/sites/default/files/2026-01/Note-de-conjoncture-economique-des-pays-de-l-UEMOA_Decembre-2025.pdf.
[10] Ibid.
[11] Sénat, Rapport n° 289 (2020-2021) fait au nom de la commission des finances sur le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et les Gouvernements des États membres de l'Union monétaire ouest-africaine, https://www.senat.fr/rap/l20-289/l20-289_mono.html.
[12] Accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et les Gouvernements des États membres de l'Union monétaire ouest-africaine, signé à Abidjan le 21 décembre 2019, art. 2 et 10, texte annexé au projet de loi n° 2986, Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2986_accord-international.
[13] Ibid.
[14] Direction générale du Trésor, « L'accord de coopération monétaire entre la France et l'UEMOA approuvé à l'Assemblée nationale », 10 décembre 2020, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/12/10/l-accord-de-cooperation-monetaire-entre-la-france-et-l-uemoa-approuve-a-l-assemblee-nationale.
[15] Banque de France, op. cit.
[16] BCEAO, « L'histoire de la BCEAO », repris par Afriquinfos, https://afriquinfos.com/theme/bceao-senegal/.
[17] « Franc CFA: il y a 50 ans, la Mauritanie et Madagascar quittaient la zone franc, après la Guinée et le Mali », Financial Afrik, 19 septembre 2023, https://www.financialafrik.com/2023/09/19/franc-cfa-il-y-a-50-ans-la-mauritanie-et-madagascar-quittaient-la-zone-franc-apres-la-guinee-et-le-mali/; « Brève histoire de la monnaie guinéenne, de 1958 à nos jours », Mediaguinee, août 2026, https://mediaguinee.com/2026/08/breve-histoire-de-la-monnaie-guineenne-de-1958-a-nos-jours-independance-operation-persil-syli-et-les-six-visages-dune-souverainete-monetaire-disputee-par-sekou-oumar-sylla
[18] André Lewin, Ahmed Sékou Touré (1922-1984), président de la Guinée de 1958 à 1984, volume 4, chapitre 42, « 1er mars 1960, la Guinée sort de la zone franc », https://www.webguinee.net/bibliotheque/histoire/andre-lewin/sekou-toure-president/volume-4/chapitre42.html.
[19] « Sanctions contre le pays: la Cour de justice de l'UEMOA désavoue les chefs d'État ouest-africains », AllAfrica, 30 janvier 2026, https://allafrica.com/stories/202601300372.html.
[20] « Mali: le ministre de l'Économie dénonce le gel des avoirs de l'État par la BCEAO », Eurafrica, 3 février 2022, https://eurafrica.info/2022/02/03/mali-le-ministre-de-leconomie-denonce-le-gel-des-avoirs-de-letat-par-la-bceao/.
[21] « Mali: la Cour de l'UEMOA reconnaît l'illégalité des sanctions de 2022 », La Nouvelle Tribune, 29 janvier 2026, https://lanouvelletribune.info/2026/01/mali-la-cour-de-luemoa-reconnait-lillegalite-des-sanctions-de-2022/.
[22] Traité de l'Union monétaire ouest-africaine, 20 janvier 2007, art. 36, texte publié par la Direction de la réglementation et de la supervision des systèmes financiers décentralisés, Sénégal,https://drs-sfd.gouv.sn/sitedrs/index.php/2018/01/05/traite-de-lunion-monetaire-ouest-africaine/
[23] Ibid., art. 7.
[24] Ibid., art. 36.
[25] Traité modifié de l’Union économique et monétaire ouest–africaine, art. 107, alinéa 3, Cour de justice de l’UEMOA, https://new.courdejusticeuemoa.org/wp-content/uploads/2024/11/Traite-modifie.pdf
[26] « La Banque confédérale AES accélère son déploiement avant fin 2025 », Afrik.com, https://www.afrik.com/la-banque-confederale-aes-accelere-son-deploiement-avant-fin-2025.
[27] « AES: une banque d'investissement et de développement avec un capital initial de 500 milliards FCFA », Horonya Finance, 24 mai 2025, https://horonyafinance.com/2025/05/24/aes-une-banque-dinvestissement-et-de-developpement-avec-un-capital-initial-de-10-milliards-de-dollars/; « Au Mali, lancement officiel de la Banque confédérale d'investissement et de développement de l'AES », RFI, repris par AllAfrica, 13 décembre 2025, https://fr.allafrica.com/stories/202512130209.html.
[28] « Souveraineté financière de l'AES: banque confédérale, douane commune et monnaie », Sahel Watch, 2026, https://sahel.watch/souverainete-financiere-aes-banque-bcid-douane-monnaie-2026/.
[29] « Mise en oeuvre de la réforme du régime de change », Bank Al-Maghrib, https://www.bkam.ma/Trouvez-l-information-concernant/Reforme-du-regime-de-change/Mise-en-oeuvre-de-la-reforme
[30] « Taux de change en Algérie: ce que recommande le FMI », ObservAlgérie, 9 juillet 2026,dhttps://observalgerie.com/2026/07/09/economie/taux-de-change-en-algerie-ce-que-recommande-le-fmi; « Dinar algérien: comment le double marché de change menace l'économie », ObservAlgérie, 21 décembre 2025,dhttps://observalgerie.com/2025/12/21/economie/dinar-algerien-comment-le-double-marche-de-change-menace-leconomie.



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